Je m’appelle Florence Baschet. Je vis dans la région de Clermont-Ferrand, et j’écris depuis 10 ans sur la parentalité et l’accompagnement des aidants pour un magazine indépendant. Je suis rédactrice spécialisée en parentalité et accompagnement des aidants. Je suis mère de deux enfants de 5 ans et 8 ans. Un soir de pluie, à deux pas de la place de Jaude, rue Ballainvilliers, j’ai vu un couple se répondre à contretemps. Un parent disait non, l’autre oui, et l’enfant repartait déjà vers la cuisine.
Le silence qui m’a paru plus dur qu’une dispute
Je revois le radiateur qui cliquetait sous la fenêtre, le bol de soupe de poireaux qui refroidissait, et la chaise qui grinçait à chaque lever de voix. Les réponses s’arrêtaient au milieu d’une phrase. Personne ne disait pourquoi on s’éloignait. Ce soir-là, j’ai compris que le silence laisse plusieurs fois l’enfant seul avec la tension.
En 2014, ma licence en sciences humaines et sociales, à l’Université Clermont Auvergne, m’a appris à regarder le cadre avant le fond. Dans mes 40 articles par an, je retrouve le même piège. Les parents pensent protéger leur enfant en évitant la dispute. En pratique, l’enfant perçoit les soupirs, les regards de côté et la mâchoire serrée.
Le vrai problème n’est pas le désaccord. C’est ce qui suit, quand la règle n’est plus lisible. L’enfant surveille alors la pièce plus qu’il n’écoute les mots. Il lit les visages. Il attend qui va céder. La maison devient un endroit à décrypter, pas un endroit pour souffler.
Ce qui m’a fait changer d’avis sur le vrai danger
J’ai fini par distinguer deux choses. Un désaccord assumé donne un cadre clair. Une guerre froide de 3 jours, elle, laisse l’enfant dans l’incertitude. Cette incertitude me paraît plus toxique que le conflit lui-même. La Haute Autorité de santé insiste sur la cohérence du cadre, et Santé publique France relie plusieurs fois climat familial et apaisement quotidien.
Le premier mécanisme que j’ai observé, c’est la vérification en double. L’enfant demande à un parent, puis regarde l’autre avant de répondre. Le deuxième, c’est la triangulation. Il devient messager, arbitre ou petit allié malgré lui. À ce moment-là, il ne joue plus. Il gère la tension des adultes.
L’incohérence éducative fait le reste. Un parent dit oui pour éviter la scène, puis l’autre rétablit la limite devant l’enfant. J’ai vu ça sur le coucher, les écrans, les devoirs et les bonbons. Le message reçu est simple : il suffit d’insister. Après ça, l’enfant teste la faille au lieu d’entendre la règle.
J’ai aussi eu mon moment de travers. Un soir, j’ai voulu corriger mon compagnon devant notre fils de 8 ans, près de la table où traînait encore le carnet de liaison de l’école et un paquet de mouchoirs. Je pensais remettre la règle en place. En réalité, j’ai seulement ajouté de la tension. Mon fils a retenu mon ton, pas mon idée.
Quand j’ai vu l’enfant devenir l’arbitre
Le tournant le plus net, je l’ai eu quand un enfant a dit : ‘mais tu es d’accord, toi ?’. Là, tout change. Ce n’est plus un simple écart entre adultes. C’est l’enfant qui demande dans quel camp il doit se tenir. J’ai déjà vu ce regard inquiet chez un petit qui répétait la version d’un parent à l’autre, comme s’il vérifiait une consigne fragile.
À la maison, avec mes deux enfants, la scène est arrivée un mardi à 19 h 12, au moment des écrans. L’un voulait encore 10 minutes. L’autre avait dit non. J’ai vu le marchandage repartir dès que l’enfant a compris qu’il pouvait demander l’autre parent. Le sujet était banal. Le mécanisme, lui, ne l’était pas.
Ce qui m’a marquée, c’est le changement de climat. Les voix baissaient, le silence durait plus longtemps, et l’enfant devenait soudain très sage. Presque trop sage. Il observait les visages, coupait la parole, puis attendait de voir qui allait céder. Ce n’était pas de la maturité. C’était une adaptation à la tension.
Quand il a cessé de demander à table et qu’il a commencé à nous regarder avant chaque mot, j’ai compris que la cuisine était devenue un poste de surveillance. Là, je n’ai plus pu me raconter que ça passerait. Il avait déjà compris que l’ambiance du soir dépendait de nos contradictions, pas de ses envies.
Mon verdict : pour qui oui, pour qui non
Pour qui oui
Je trouve que cette manière de faire vaut le coup quand la coparentalité reste fragile mais réparable. Si nous pouvons parler calmement à froid pendant 15 minutes, et tenir 3 règles sur le coucher, les écrans et les bonbons, alors je vois un vrai bénéfice. Je la défends aussi quand l’enfant teste les limites sans que tout parte en vrille. Dans ce cadre-là, une version commune aide vraiment à relâcher la pression.
Pour qui non
Je passe mon chemin dès que le désaccord cache du dénigrement, de la peur ou un conflit de loyauté déjà installé. Si un parent rabaisse l’autre devant l’enfant, si les corrections publiques reviennent 4 soirs par semaine, ou si l’enfant devient messager entre adultes, je ne banalise pas ça. Là, je préfère chercher un médiateur familial ou une psychologue spécialisée. Je ne crois pas à la simple bonne volonté quand la tension a déjà pris toute la place.
Mon verdict est simple : je choisis la réparation visible plutôt que la paix muette. À Clermont-Ferrand, après une soirée qui déraille, je préfère un échange à froid, une seule règle et zéro correction sous les yeux de l’enfant. Il y a alors moins de marchandage, moins de tests, et moins de rôle d’intermédiaire. Pour moi, c’est préférable à une maison tranquille en apparence, mais lourde à porter.


