À Clermont-Ferrand, dans la cour de l’école Sainte-Marie, la terre humide collait encore à mes chaussures quand j’ai vu ma fille de 8 ans s’accroupir près d’un camarade qui tremblait. Je m’appelle Florence Baschet. Je suis rédactrice spécialisée en parentalité et accompagnement des aidants pour un magazine indépendant, depuis 10 ans. Elle n’a pas cherché mon regard. Elle a baissé la voix, posé sa main une seconde sur son épaule, et dit : « je suis là ».
Je pensais juste l’avoir rassurée, puis j’ai vu autre chose
Le matin, je jongle avec les chaussures oubliées, le bol de céréales de mon fils de 5 ans et mon ordinateur ouvert sur la table de la cuisine. J’habite dans la région de Clermont-Ferrand. En 2014, à l’Université Clermont Auvergne, j’ai appris à regarder les détails minuscules sans leur donner tout de suite un grand sens. Je publie près de 40 articles par an. Avec mes deux enfants, 5 et 8 ans, je vois bien que rien ne sort de nulle part.
Quand elle pleurait plus petite, je lui disais : « tu peux respirer avec moi ». Je comptais par moments jusqu’à 3, puis je lui donnais un mouchoir ou un verre d’eau dans le gobelet bleu posé près de l’évier. J’avais le réflexe de corriger vite, de proposer la solution avant qu’elle s’emballe. À force, ces mots sont devenus un petit rituel après un genou cogné, une dispute pour un Lego jaune ou un réveil trop brutal.
Sur le moment, j’ai été touchée et un peu secouée. Ma fille avait retenu plus que mes mots. Elle avait retenu le rythme, la façon de se pencher, et le fait de ne pas envahir. je me suis dite, sans prétendre en faire une règle universelle, que mon calme faisait déjà partie de la leçon.
Je l’ai vue se tenir à hauteur du garçon, les genoux dans la terre froide, le manteau encore humide de bruine. Sa voix était presque plus basse que d’habitude. Elle regardait ses baskets rouges, puis le visage de l’autre enfant, sans s’agiter. Je me suis presque entendue parler à travers elle, avec mes pauses et mes tournures, et ça m’a surprise.
La scène a duré moins de 2 minutes, mais je l’ai revue toute la journée
Le camarade s’est reculé d’un pas, les épaules rentrées, et le silence a pris tout l’espace. Ma fille a quand même plié les jambes et s’est assise par terre, juste à côté du banc vert du fond de cour. En moins de 2 minutes, elle a posé sa main sur son épaule, à peine une seconde. Puis elle a soufflé : « je suis là », avant d’ajouter : « on va chercher Madame Martin ».
Ce qui m’a frappée, c’est la distance qu’elle a gardée. Elle n’a pas forcé le câlin. Elle n’a pas parlé trop vite non plus. Son regard restait fixe, presque sérieux, et elle attendait la réponse. Quand l’autre enfant a détourné la tête, elle a laissé ce vide au lieu de le remplir.
Mon premier réflexe a été de faire un pas vers eux. Je me suis arrêtée à temps. J’avais envie de vérifier si tout allait bien, d’aller chercher l’adulte, et de reprendre la main. J’ai hésité, franchement. Si j’avais coupé ce moment, j’aurais cassé l’élan de ma fille.
Le camarade a fini par dire non d’une voix sèche. Il a reculé encore, et ma fille a eu une seconde de raidissement. Ses doigts sont restés en l’air, puis elle a posé sa main sur le bord de son propre manteau. Ce n’était pas propre, ni joli. C’était vivant.
Le trajet du retour m’a montré ce que je n’avais pas vu
Dans la voiture, le trajet a duré 12 minutes. Ma fille m’a raconté la scène avec ses mots à elle, en reprenant presque ma phrase sur la respiration. Elle disait : « je lui ai laissé de la place ». J’ai reconnu ma voix dans la sienne, et je n’ai pas cherché à la corriger.
La veille, j’avais relu une fiche de la HAS sur la validation émotionnelle. Santé publique France rappelle aussi que nommer l’émotion aide l’enfant à mettre du sens sur ce qu’il traverse. Ce jour-là, je l’ai vu dans la cour, sans théorie autour. J’ai surtout vu une manière de rester présente sans envahir.
Le soir, pourtant, elle s’est effondrée pour une histoire de chaussette qui grattait. Elle a pleuré sur le canapé, puis elle s’est accrochée à mon bras pour un verre d’eau. C’est là que j’ai relié la scène de l’école à la fatigue qu’elle avait portée toute la matinée. Elle avait tenu dehors, puis relâché tout à la maison.
Dans mon travail de rédactrice, je repère vite quand un simple coup de blues ne suffit pas à expliquer le tableau. Si la tristesse, le retrait ou les colères se répètent pendant 3 jours, j’en parle à l’enseignante et je cherche un psychologue. Je ne m’aventure pas plus loin. Pour ce qui touche à une souffrance installée, je laisse la place aux professionnelles et aux professionnels du soin.
Dans la voiture, il y avait ce silence un peu lourd que je remplis d’habitude trop vite. Là, je l’ai laissé vivre. Je regardais sa nuque dans le rétroviseur, et je pensais à sa petite main sur l’épaule du garçon. Le vrai changement n’était pas dans ses mots. C’était dans ma façon de ne pas les boucher tout de suite.
Depuis ce matin-là, j’essaie de parler moins vite
Depuis ce matin-là, je m’entends mieux me taire quand ma fille cherche ses mots. Au bain, je la laisse finir sa phrase avant de tendre la serviette. Quand mon fils rentre grognon du foot, je n’attaque plus avec 3 questions. J’attends la fin de sa respiration, et il répond sans se braquer autant.
J’ai compris que mon ton compte autant que ma phrase. Un débit plus lent, une voix qui descend, un regard qui ne presse pas : l’enfant l’absorbe. Il ne copie pas seulement des mots. Il prend une posture entière. par moments, un silence posé fait davantage de place que 10 explications.
Je referais les phrases simples, sans les alourdir. Je referais aussi le fait de laisser ma fille consoler à sa manière. Je ne referais pas mes interventions trop rapides. Je ne corrigerais plus son geste en direct, ni mon envie de faire propre à sa place.
Oui, ce geste compte pour un enfant qui cherche juste une présence stable. Non, si l’enfant se replie chaque jour, s’épuise après chaque récréation ou s’effondre en rentrant, je ne lirais pas ça comme un simple beau moment. J’en parlerais à l’enseignante, puis à une psychologue si cela dure. Dans la cour de Sainte-Marie, à Clermont-Ferrand, j’ai compris que mon rôle n’était pas de remplir le silence. Mon rôle était d’apprendre à le laisser travailler.


