Je suis Florence Baschet, rédactrice spécialisée en parentalité et accompagnement des aidants pour un magazine indépendant, installée dans la région de Clermont-Ferrand. Un mercredi soir, dans le salon de notre maison à Chamalières, j’ai posé une boîte de jeu sur la table basse après 47 minutes de trajet depuis le parc Montjuzet et le dîner. Mon fils de 8 ans s’est accroché à ma jambe, ma fille de 5 ans a reculé près du radiateur, et j’ai lancé : « vous allez le faire ensemble ». J’ai tout de suite senti que je forçais quelque chose.
Le moment où j’ai compris que le cadre était mauvais
Il était 19h20. Les cartables traînaient encore dans le couloir, une chaussure dépassait sous la table, et la lumière du salon était jaune, presque fatiguée elle aussi. Je voulais un moment calme avant la douche. J’ai sorti le jeu trop vite, sans laisser retomber la journée. Ma fille de 5 ans venait d’avoir sa crise de fatigue de maternelle, celle qui arrive entre 17h et 18h quand elle rentre du périscolaire. Mon fils de 8 ans, lui, avait encore ses leçons de CE2 à réviser.
Je pensais proposer un temps partagé. En réalité, j’imposais une obligation à deux. Mon aîné a fermé la bouche d’un coup. Ma cadette s’est collée à ma manche. Je n’ai même pas eu besoin d’attendre longtemps pour voir les premiers signes : mâchoires serrées, épaules basses, regards de côté. Je me suis demandé, franchement, si je n’étais pas en train de fabriquer le conflit moi-même.
Le vrai basculement est venu en moins de 20 secondes. Une remarque sèche a suffi à figer l’ambiance. Le problème n’était pas le jeu en soi. C’était la transition, trop brutale, et le fait de leur demander d’entrer dans la même activité sans marge ni choix. Les 3 ans d’écart entre eux ne pardonnent pas : à 5 ans, elle a besoin d’un jeu simple, répétitif ; à 8 ans, il a besoin de règles, de stratégie, d’un vrai défi. Je leur imposais une activité qui ne contentait ni l’un ni l’autre.
Pendant 17 jours, j’ai cru à un caprice
J’ai retenté l’expérience plusieurs soirs de suite, entre 19h et 19h30. Au début, j’ai pensé à une humeur passagère. Puis, au bout de 17 jours, le refus est devenu automatique dès que je sortais la boîte. Même heure. Même recul vers la porte. Même bouche fermée. La scène se répétait presque à l’identique. Je tenais un petit carnet à côté, par déformation professionnelle, et j’ai compté : 14 conflits sur 17 soirs, 3 abandons en moins de 5 minutes, 0 partie finie jusqu’au bout.
Le moindre détail mettait le feu aux poudres. Qui commence. Qui prend le pion rouge. Qui choisit le bleu. Une fois, la dispute a démarré pour une pièce de couleur. Une autre fois, c’est moi qui ai tout compliqué en commentant chaque tour. Ils ont arrêté de jouer pour savoir qui avait tort. Le duo devenait une lutte de place, pas un jeu.
J’ai aussi compté le coût réel. Au bout de 9 minutes, la tension prenait le dessus. Il me fallait ensuite 12 minutes pour remettre les cartes, les pions et les boîtes à leur place. J’annonçais un moment de lien, et je récoltais du bruit, des mines fermées et une fatigue en plus. Je n’étais pas convaincue par l’idée de départ, mais je m’entêtais. C’est précisément ce qui me fait regretter aujourd’hui : j’ai vu les signaux, je les ai lus correctement, et j’ai quand même continué pendant 17 jours.
Le soir où j’ai arrêté
Le 18e soir, ma fille s’est mise à pleurer devant la boîte, avant même que je l’ouvre. Elle a dit : « maman, je sais pas jouer pareil que lui ». Cette phrase m’a fait mal, parce qu’elle était juste. Je lui demandais de jouer comme un enfant de 8 ans, alors qu’elle en a 5. Mon fils, lui, jouait volontairement moins bien pour ne pas la distancer, et il s’ennuyait. Les deux étaient en porte-à-faux, et c’est moi qui les mettais là. Ce soir-là, j’ai rangé la boîte et je n’ai rien proposé pendant 3 jours.
Ce que j’ai changé ensuite
J’ai arrêté d’imposer le même moment commun. Quand je sens la fin de journée trop lourde, je préfère soit séparer les temps, soit proposer la même activité côte à côte. Les premières minutes ont été plus calmes. Les épaules se sont desserrées. Le ton est resté bas. Les réponses sèches ont perdu de leur intensité.
Concrètement, j’ai mis en place 3 formats selon le soir. Le lundi et le mardi, chacun fait son activité seul pendant 25 minutes : elle avec ses gommettes ou sa pâte à modeler, lui avec un livre ou un petit projet Lego. Le mercredi et le vendredi, côte à côte : même table, même lumière, mais pas la même chose. Le jeudi, si la journée a été calme, je propose un jeu commun simple, type mémo, où l’écart de 3 ans pèse moins. Sur 3 semaines de routine comme ça, je compte 2 conflits au lieu de 14. Le week-end, je lâche la structure et ils s’organisent seuls, souvent avec plus de complicité que quand je pilote.
J’ai compris que le problème venait surtout de la contrainte sociale autour du jeu. Les tours imposés, l’attente, la comparaison, le regard de l’autre : tout cela déclenchait la défense. Dès que chacun avait un rôle simple, mélanger, verser, ranger, l’activité redevenait supportable. La Haute Autorité de santé rappelle d’ailleurs qu’il vaut mieux rester attentif quand les tensions débordent le cadre habituel ; dans ce cas-là, je passe le relais à un professionnel de santé.
Je garde maintenant un protocole très simple : 20 minutes maximum, un début annoncé, une fin annoncée, et des rôles clairs. Si l’un prend les cartes pendant que l’autre range les pions, ça suffit. Je n’essaie plus de transformer une fin de journée épuisée en scène de complicité. Le résultat est plus stable, et tout le monde s’énerve moins vite.
Le conseil famille qui a sauvé la complicité
J’ai instauré en parallèle un conseil de famille de 20 minutes chaque dimanche soir à 19h, pendant 2 mois. Chacun disait, à son tour, ce qu’il voulait faire la semaine suivante. Ma fille de 5 ans parlait 2 minutes, mon fils de 8 ans 5 minutes. C’est lui qui a proposé le format « côte à côte ». Je ne l’avais pas imaginé. C’est venu de lui, pas de moi. Ce format a tenu 2 mois sans s’essouffler, et on le refait encore aujourd’hui, plus espacé.
Avec le recul, je dirais que ce format convient surtout aux enfants qui supportent bien la cohabitation calme. Il convient moins quand l’un des deux se braque dès qu’on lui impose un duo. Les 47 minutes perdues ce soir-là, au retour du parc Montjuzet, m’ont servi de rappel très concret : le côte à côte apaise plus que le « ensemble » imposé, surtout quand on rentre déjà rincés de la journée. Et surtout, je retiens qu’entre 5 et 8 ans, la complicité se construit par petites touches, pas par décret parental à 19h20 un soir de fatigue. Aujourd’hui, quand je rencontre d’autres parents au café parentalité de La Pardieu, je raconte volontiers cette erreur, parce que je la vois revenir chez beaucoup de familles avec une fratrie rapprochée.


