Le jour où mon cadet de 5 ans m’a réclamé son carnet d’émotions

mai 28, 2026

Sur la table de la cuisine, le carnet A5 acheté à la Librairie Les Volcans, à Clermont-Ferrand, a glissé sous les doigts de mon cadet. Le radiateur cliquetait. J’avais laissé trois gommettes, deux crayons et son verre d’eau à portée. Il venait de rentrer de l’école, les joues encore rouges. Je voulais lui laisser un sas avant le dîner. J’ai pointé la gommette bleue en disant « triste ». Il a levé les yeux, très sérieux, et il m’a répondu : « Non, c’est rouge, c’est fâché. »

Ce soir-là, j’ai compris que je m’étais trompée de mot

À la maison, je suis en couple et mère de deux enfants, 5 et 8 ans. En parallèle, j’écris depuis 10 ans comme rédactrice spécialisée en parentalité et accompagnement des aidants pour un magazine indépendant. J’ai aussi une Licence en Sciences Humaines et Sociales de l’Université Clermont Auvergne, obtenue en 2014. J’avais proposé ce carnet parce que les fins de journée chez nous partent vite de travers. Je voulais éviter le grand discours du soir, celui qui finit en « alors, raconte-moi tout ».

Ce soir-là, il a attrapé le carnet avant même que j’ouvre la bouche. La spirale a frotté contre sa manche de pyjama. Il a tourné la première page avec son pouce encore collant de confiture. J’avais mis une page blanche, une gommette bleue et un crayon rouge. J’ai écrit « triste » à côté de sa tache rouge, parce que je croyais aider. Il a tiré le carnet vers lui, puis il l’a refermé d’un coup sec. Là, j’ai compris que je ne regardais pas seulement une humeur. Je regardais une précision.

J’ai été directe avec moi-même. Je m’attendais à un petit rituel du soir, pas à une correction sur le mot. Pas terrible pour mon ego, mais très parlant pour lui. Dès le premier soir, j’ai vu la limite : si je posais ma main trop vite, je lui volais son objet. Son carnet n’était pas un décor. C’était son territoire. Et moi, j’avais déjà tendance à parler trop tôt quand il me semblait tendu.

Ce qui m’a arrêtée, c’est la nuance entre « triste » et « fâché ». À 5 ans, elle semble minuscule de l’extérieur. Chez lui, elle changeait tout. Quand je prenais le mauvais mot, son visage se fermait et son épaule remontait d’un coup. J’ai commencé à observer autre chose que la journée racontée. J’ai regardé la couleur choisie, la pression du crayon et le silence avant qu’il pointe la page. À partir de là, je me suis demandé si le vrai sujet n’était pas mon écoute.

J’ai laissé le carnet vivre à sa façon, et ça a tout changé

Je l’ai installé dans le quotidien sans en faire un rendez-vous scolaire. Après l’école, je le posais sur l’étagère basse du salon. Le soir, il restait près du canapé, juste à côté des doudous, pendant les 5 minutes qui précédaient l’extinction de la lumière. Je n’avais pas envie d’un tableau à remplir ni d’une activité qui ressemble à une fiche. Les jours de fatigue, quand mon aînée de 8 ans parlait déjà trop fort et que la soupe refroidissait, je le laissais dormir dans son coin. J’ai appris que le bon support devait rester discret.

J’ai choisi un petit cahier à spirale, acheté pour moins de 10 euros, avec deux crayons et quelques gommettes. Le format A5 m’a semblé juste parce qu’il ne faisait pas peur sur la table. Une seule page suffisait. Au début, j’avais prévu trois couleurs : content, triste, en colère. Je me suis vite rendu compte que c’était encore trop pour lui. Avec trop de cases, il trifouillait le papier et perdait patience. Le simple marchait mieux que mes bonnes idées.

En vrai, il ne racontait pas sa journée comme je l’imaginais. Il arrivait, prenait le crayon bleu puis le faisait rouler entre ses doigts. par moments, il griffonnait d’un trait très appuyé, presque en creusant le papier, puis il passait à une seconde page beaucoup plus calme. D’autres fois, il ne mettait qu’une grosse tache rouge et il repartait sans commentaire. J’ai dû me retenir de poser trois questions d’affilée. Quand je le faisais, il répondait « je sais pas » en se tortillant déjà sur sa chaise.

J’ai relu ensuite les repères de la HAS sur la mise en mots à froid, et j’y ai retrouvé ce que je voyais chez nous. Le carnet servait mieux quand la tension était retombée, pas pendant la montée. Cette idée de co-régulation m’a parlé très concrètement, parce qu’elle collait à mes soirées. Quand je le laissais choisir son propre cahier, ses gommettes et sa manière de remplir la page, il reprenait la main sans que j’aie besoin d’insister. Et moi, je voyais mieux le moment où il passait du chaos au calme.

La surprise la plus nette est arrivée un mardi. Il m’a réclamé son carnet au pire moment. J’étais pressée, mon téléphone vibrait, et je venais de mettre mon manteau. Lui voulait la page tout de suite. Pas après, pas avant le brossage des dents. Sur le coup, ça m’a agacée, parce que le support arrivait pile quand je n’avais pas de temps. Puis j’ai compris que ce n’était pas un caprice. C’était son timing à lui.

Le soir où j’ai voulu aller trop vite

Je me suis trompée un soir de fatigue, après une vraie montée de tension. Il avait déjà le menton tremblant quand j’ai sorti le carnet. Sa main s’est refermée dessus, puis il l’a repoussé contre la table. La page a froissé sous son poing, et la spirale a claqué contre le bois. Je lui ai demandé de me montrer. Il a dit « je sais pas » sans me regarder. J’ai insisté trop vite. Le carnet s’est fermé d’un coup, et sa colère a pris encore plus de place. J’ai vu, à ce moment-là, que je m’y prenais au mauvais moment.

Après ça, j’ai aussi fait l’erreur de vouloir corriger. J’ai écrit un mot à sa place, puis j’ai retouché sa couleur parce que le rouge me semblait trop brutal. Mauvaise idée. Il a repris le crayon, m’a regardée comme si je venais de salir sa page, puis il a poussé le carnet sous le canapé. Le lendemain, il le cachait même sous l’oreiller. Là, j’ai senti qu’il ne me confiait plus un support. Il protégeait un objet qui lui appartenait, et je n’avais pas compris que mon aide ressemblait à une prise de pouvoir.

J’ai fini par simplifier à l’extrême. Trois options lui suffisaient : content, triste, en colère. Je gardais aussi une gommette rouge quand il n’avait pas envie d’écrire. Le mot juste chez lui n’était pas toujours le mien. Je voulais une phrase, lui voulait une couleur. Je voulais une explication, lui voulait garder la main sur son trait. Le vocabulaire trop précis l’énervait. Les trois mots, eux, lui laissaient de l’air. Ça changeait tout dans notre façon de nous retrouver devant la page.

Au bout de 12 jours, j’ai arrêté d’attendre une réponse propre. J’ai juste posé le carnet quand tout était redevenu calme, près du verre d’eau, et je l’ai laissé faire. La page suivante m’a surprise, parce qu’elle était presque sage. Un rond rouge au milieu, puis un trait bleu très fin, presque timide. Il n’a rien expliqué. Il a seulement montré la tache rouge avec le sérieux d’un petit expert qui me corrigeait sur un mot de travers. J’ai compris là qu’il ne voulait pas être interrogé. Il voulait être entendu sans être pressé.

Ce moment m’a marquée. Mon fils de 5 ans m’a désignée son « rouge » avec une gravité que je n’avais pas vue venir. C’était minuscule, mais ça ressemblait à une mise au point. Moi, j’aurais parlé de fatigue. Lui, il avait choisi la couleur qui collait à son corps à cet instant.

Aujourd’hui, je ne regarde plus son carnet du même œil

Aujourd’hui, je sais que mon cadet ne raconte pas d’abord sa journée. Il pose une sensation, une couleur, un trait sur la page, puis il parle par moments après. Cette précision émotionnelle des 5 ans m’a obligée à ralentir. Dans mon travail de rédactrice, je passe mes journées à chercher les bons mots. À la maison, j’ai compris qu’un mot juste peut venir après le geste, pas avant. Ma Licence en Sciences Humaines et Sociales de l’Université Clermont Auvergne m’avait appris à regarder les nuances. Avec lui, j’ai surtout appris à ne pas les bousculer.

Oui, ce carnet peut aider les enfants qui aiment garder la main sur leur objet, surtout au retour de l’école ou avant le coucher. Il marche aussi mieux quand la famille accepte un format très court et très souple. En revanche, je serais prudente avec un enfant qui se ferme dès qu’on le questionne, ou avec une maison où chaque support devient un rapport de force. Là, le carnet peut se transformer en terrain de pouvoir, et je l’ai vu se refermer très vite. Quand la page devient un test, je préfère changer d’approche.

Je reste aussi attentive aux situations qui durent. Si l’anxiété se voit tous les soirs, si les crises prennent une place énorme, ou si je sens un doute sur le développement émotionnel, je ne laisse pas tout reposer sur un carnet. Dans ces cas-là, je préfère parler au pédiatre ou à un psychologue. C’est ma limite de mère et de rédactrice. Le carnet aide à mettre des mots, pas à tout résoudre. Je n’ai jamais voulu lui faire porter ce poids-là.

Si je recommençais, je garderais exactement la même logique, mais en encore plus simple. Un carnet à spirale, trois gommettes, deux crayons, et un endroit fixe dans la maison. Je laisserais l’objet à portée, sans le transformer en devoir du soir. Je ne lui poserais pas trois questions d’un coup. Je ne corrigerais ni la couleur ni la forme du dessin. Je laisserais le silence faire sa part, même si ça me demande de me taire plus longtemps que prévu. C’est là que j’ai vu le plus de choses.

Je referais aussi le choix du petit support acheté à la Librairie Les Volcans, parce qu’il n’avait rien de solennel. Il n’annonçait pas un grand moment éducatif. Il était juste là, avec son papier un peu fin et sa spirale un peu froide. Et mon cadet de 5 ans y entrait sans se sentir observé. Avec le recul, ce petit carnet a déplacé ma façon d’écouter chez nous. J’ai cessé de chercher la bonne définition. Quand il pointe encore du doigt son rouge, je sais que je dois d’abord regarder sa main, puis son visage, avant de parler.

Florence Baschet

Florence Baschet publie sur le magazine APATD des contenus consacrés à la parentalité, à la santé familiale et à l’accompagnement des aidants. Son approche repose sur la clarté, la structuration des informations et la recherche de repères utiles pour aider les lecteurs à mieux comprendre les situations du quotidien.

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